LA BOUTEILLE DE LA SEMAINE
Le Château Les Ormes Sorbet 1986

Elle

10 avril 1989

Décidément, le château les ormes sorbet est l'un des plus beaux vins du Médoc, que ce soit du Haut-Médoc, avec sa soixantaine de crus classés, ou du simple Médoc (ex-Bas-Médoc) qui ne si glorifie que de nombreux crus bourgeois. La célèbre classification de 1855 est figée dans le ciment du passé, ignorant les cinquièmes crus qui se vendent au prix des seconds, ou, pire, les crus en dehors qui y auraient leur place aujourd'hui.

Or, avec le 1986, on peut se demander si ce n'est pas le cas pour les ormes sorbet, cru bourgeois du Médoc. Seuls, deux 1986 m'ont donné le grand frisson, les ormes sorbet et château margaux, classé quand même premier cru.

A quoi est-ce dû ? Bien sûr à une vingtaine d'hectares argilo-calcaires à cailloux calcaires, assis sur un sous-sol calcaire à coquillages fossiles, le tout planté aux deux tiers en cabernet-sauvignon et un tiers en merlot, avec quelques ares en cabernet-franc et petit-verdot. Les vignes ont 30 ans d'âge et les vendanges restent manuelles. Boivert pratique des cuvaisons longues, de plus de trois semaines, et la fermentation à haute température (entre 32 et 35°), ainsi que les remontages journaliers du moût. Le vin est élevé en barrique de chêne de la forêt renommée du Tronçais, dans l'Allier. Et 1986 fut une très bonne année.

Mais il y eut un grand plus en 1986 venant de l'addition de petits détails et de soins, apportés par Boivert, qui ont fini par produire le miracle. Le bois des barriques achetées en 1986 était superbe. Les vendangeurs étaient sur place avant la récolte et eurent le temps d'effeuiller les vignes avant la cueillette. Ceci permet au soleil d'atteindre les grappes et de mieux les mûrir les derniers jours, tout en rendant la récolte plus facile et donc bien plus rapide.

Et puis Boivert avait fait « l'éclaircissement » dans certaines parcelles au moment de la véraison, le changement de couleur des raisins du vert au noir. Ceci consiste à couper l'excédent des raisins restés verts pour assurer la concentration de ceux qui sont déjà noirs. Si on attend les vendanges, on ne peut plus distinguer les plus mûrs, car tous sont noirs. Et ainsi de suite. Boivent dit que la chance y est pour autant que les bonnes décisions mais « on peut aider la chance ». Est-il besoin de dire que le 1986 a gagné une médaille d'or au concours des vins de Paris ?

Rubis très profond aux reflets bleus de jeunesse, le vin a un nez intensément fruité du cassis du cabernet-sauvignon, avec des nuances de vanille et de cèdre. En bouche, il est profond, harmonieux et d'une grande persistance. Sa charpente solide se cache sous une chair à la fois soyeuse et ample. Tout y est en parfait équilibre, un vin très au-delà de sa catégorie. Il n'aurait aucune honte à fréquenter les crus classés. S'il montre encore un peu trop d'exubérance de la jeunesse, il s'assagira dans quelques années et tiendra vingt à quarante années sans peine.

Jean Boivert, château Les Ormes Sorbet, Couquèques, 33340 Lesparre.