Musé pour LUI

Lui

Octobre 1979
Lui n° 189

Il n'y a vraiment que les Américains, à Paris, pour enregistrer des détails qui échappent à la plupart des Parisiens bon teint. Jon Winroth a arpenté les rues de Paris. Il y a fait des rencontres…

La flâneur dans Paris ne se doute guère à quel point l'amour se trouve, ou plutôt se trouvait, au coin de la rue. Je ne parle pas de la rue Saint-Denis, ni de l'avenue Foch, mais d'un tas d'autres rues qui, au Moyen Age, s'affichaient ouvertement comme vouées aux activités sexuelles et même… excrétrices.

La grande époque d'hypocrisie et d'expurgations commença avec le début du XIXe siècle. Mainte rue portant un nom des plus innocents n'offre aujourd'hui plus aucun indice de son passé piquant. Un exemple flagrant : le nom de Marie Stuart donné en 1809 à une rue des Halles. Aux XIIIe ou XIVe siècle, cette rue se trouvait juste en dehors de l'enceinte de Philippe-Auguste et s'appelait Tire-Vit. On ne serait point étonné d'apprendre qu'elle était habitée par des putes ! Au XVe siècle, ce nom fut légèrement expurgé, avec humour, en… Tire-Boudin. Il survécut ainsi quatre siècles jusqu'à ce que les prudes de l'Empire l'enterrent avec un décorum historique exemplaire. Une autre rue vouée aux péripatéticiennes, une partie de la rue de Beaubourg actuelle, était connue au Moyen Age sous divers noms : Trousse-Nonnain, Tasse-Nonnain et encore Trace-Putain. Et la rue du Petit-Musc est un bel exemple des transformations dénuées de sens que les noms de telles rues subissaient. Elle s'appelait la rue de la Pute-y-Muse ou Pute-y-Musse (se cache), mais s'est corrompue, si l'on peut dire, via Petit-Musse et Petit-Muce en Petit-Musc, quoique à un moment, elle fut baptisée assez cocassement rue des Célestins!

Le nom de la rue Brisemiche, par contre, quoique très suggestif, ne pourrait guère avoir d'origine plus anodine : il rappelle tout simplement la distribution gratuite de pain aux pauvres faite par la toute proche église Saint-Merri. Et cependant, sous son nom médiéval de Baillehoë, c'était une des neuf rues parisiennes où les « bordeaulx » furent expressément autorisés par le plus dévot des rois, Saint Louis.

Jacques Hillairet, auteur d'un massif Dictionnaire historique des rues de Paris, d'où proviennent la plupart de ces éléments d'une érudition scabreuse, remarque sèchement « qu'il n'apparaît pas qu'il y ait eu, depuis cette époque, de très grands changements dans le quartier de l'église Saint-Merri »…

Une autre rue, toute proche, porte même le nom de la clientèle, à une certaine époque, de ces dames : la rue des Mauvais-Garçons. Celle-là aussi était remplie de bordels et prit son nom d'une version Renaissance des Hell's Angels, aventuriers français et italiens qui, lorsqu'ils ne terrorisaient pas les bourgeois pendant le désordre général qui régnait durant la captivité en Espagne de François 1er, se prélassaient avec les putes de cette rue.

Une nomenclature excrétoire, surtout scatologique, rivalisait avec celle faisant allusion à la prostitution. La rue de Lagny, au XVIIe siècle, s'appelait le chemin de la Pissotte et une partie de la rue Dussoubs, ouverte au XIIIe siècle, fut aussitôt baptisée Gratte-Cul, grâce à sa réputation d'insalubrité. On pouvait en dire autant d'un morceau de la rue des Poitevins, aujourd'hui disparu sous la rue Danton. Entre 1396 et 1560, elle s'appelait d'abord la rue du Pet, ensuite la rue de Gros Pet, pour s'écrouler misérablement en rue de Petit Pet.

En ce temps-là, il faut croire que les Parisiens vivaient dans la merde, si l'on en juge par la quantité de rues qui s'appelaient diversement Merderet, Merdelet ou Breneuse. Même ceux qui en produisaient étaient à l'honneur : dans la rue des Chieurs ou Chiards, d'abord, et assez justement expurgée en rue des Chiens – nos seuls rivaux sérieux dans la production de matière fécale – pour finir totalement aseptisée en 1806 sous le nom de Jean Hubert, aujourd'hui partie de la rue Valette. La rue Adolphe Mille, dans le 19e arrondissement, ne porte, elle non plus, aucune trace de son passé massivement merdeux. En 1845, elle s'appelait la rue du Dépotoir, un cul-de-sac où l'on versait toute la merde de Paris. Tous les jours, quelques trois à quatre cents charrettes transportaient les vidanges de la ville ici, où, selon une ordonnance de Louis-Philippe, les « parties liquides » devaient être envoyées par une conduite souterraine à une usine de banlieue et les « parties solides » emmagasinées dans les tonneaux expédiés par canal pour les « besoins » de l'agriculture.

Lorsque le vent soufflait de l'est, détail heureusement très peu fréquent, la puanteur se faisait sentir en ville jusqu'à la porte Saint-Martin, distante de cinq kilomètres ! Cette situation aromatique a duré bien après le tournant du siècle. C'était ce que nous avons coutume d'appeler « le bon vieux temps ». Les Services de l'Assainissement se situent encore là. Dieu merci, il sont aujourd'hui inodores.

Beaucoup d'échoppes se faisaient reconnaître par des enseignes « à animaux » qui frappaient l'imagination publique à tel point que certaines rues finissaient par prendre le nom d'une enseigne, telles la rue du Chat-qui-pêche, en passant par des singes, des baleines et autres dragons. Parmi celles-ci, il en est une, pourtant, qui ne doit rien au talent des peintres d'enseignes : la rue du Pélican. De XIIIe au XVe siècles, elle s'appelait la rue du Poil-au-con d'après la quantité de « bouticles à peschié » qui s'y trouvaient. Plus tard, ce nom trop descriptif fut altéré en Pélican sauf pour une brève période, à la fin de XVIIIe siècle, lorsqu'elle devint la rue Purgée, « nom qu'elle ne méritait guère, des filles publiques continuant à l'habiter ». En 1806, elle retrouvait définitivement son euphémisme ornithologique.

Aucun des noms explicitement paillards de ces rues à bordels n'a survécu dans sa forme originelle, à part l'anodine rue de la Grange-aux-Belles, nom due à un bordel à toit de chaume qui y prospérait jadis. Et pourtant, même aujourd'hui, une promenade dans les rues de Paris peut vous mener loin.

Il faudrait commencer à la rue Belhomme ou la rue Richomme pour passer ensuite par la rue des Dames qui vous amènera droit dans le passage du Désir. Laissant derrière la rue des Vertus et évitant le passage des Vierges, il faut se diriger plutôt vers la rue de la Grange-aux-Belles. Ensuite, à vous de choisir entre la rue des Favorites ou celle des Volontaires avant de vous décider sur la rue du Rendez-vous.

L'impasse de la Grosse-Bouteille devait vous aider à passer la place de la Résistance pour arriver à la rue de la Gaîté et la rue des Rigoles. De là, la rue de la Plaisance va droit dans le square de l'Union. Après le passage des Soupirs, on tombe dans la place Bienvenuë. Arrivé, enfin, dans la rue du Paradis, on descend doucement dans celle de la Félicité. Ce marathon se termine par la bien-méritée rue du Repos – à moins bien sûr, qu'une éducation trop pieuse ne vous laisse avec la conviction que vous vous dirigez plutôt vers le passage de l'Enfer.